Aux Fils du Temps

Nouvelles de Daniel Leduc

De ces nouvelles émergent des personnages ayant un rapport particulier au temps : le libraire, convoyeur de mots, le célèbre auteur du Livre des Grands Paradoxes, le Maître des Grandeurs et Docteur des Symboles. Daniel Leduc décline dans ce recueil des thèmes qui achoppent au temps : recherche d'identité, intimité des femmes, communication, révolte, doutes de l'artiste, sagesses improbables, mort, sexe.

ISBN : 978-2-296-06872-8 • janvier 2009 • 156 pages

Prix éditeur : 15 €

dimanche 18 janvier 2009 21:42


GESTES DU JOUR (3)

Blog de leducdaniel :Daniel Leduc, GESTES DU JOUR (3)

 

 

 

 

Les pots de fleurs sur les balcons sont faits pour s’écraser sur les trottoirs. Ceux qui ne répondent à une telle injonction ne méritent pas leur nom ; pas plus qu’ils ne méritent d’être vus, épanouis.

Ainsi vont les choses.

Les lois de la pesanteur et de l’attraction terrestre sont là pour démontrer qu’on ne saurait échapper à la chute – à moins de se soumettre au ballonnement des croyances et autres pétarades.

On ne peut que descendre lorsqu’on domine, les choses sont ainsi. C’est pourquoi le pouvoir est une feuille qui jaunit. Que l’automne attend, sur la terre, fraîchement labourée…

 

Les bruits de la ville font écho aux bourdonnements de mes pensées.

C’est un flux incessant qui traverse les vitres –  comme traverse le sens, par les synapses, par les nerfs tendus vers l’existence.

Les bruits fatiguent et stimulent, essuyant leurs pas sur les tympans.

Des voitures qui vrombissent, aux passants qui coucouannent ; des trains qui chuintent, aux clochers qui blatèrent ; des enfants qui piaillent, aux gens d’armes qui beuglent ; des motos qui craquètent, aux vélos qui pupulent ; du causement des commères, au cacardement des bourgeois ; du couinement des amants, au peupleutement des portables ; du nasillement des racistes, au chicotement des notables ; les bruits fatiguent les structures de la ville ; et celles, gringotantes, de nos pensées sauvages. Les bruits

fatiguent

le temps.

J’écoute…

le silence…

des nuages…

 

Au plus haut des tours, naissance du vertige.

Des antennes captent

les fourmillements du monde.

Je me relie

aux paroles qui dénouent.

Des satellites

propagent des secondes

comme s’il s’agissait

de quadriller le temps – que

rien n’échappe, hormis

l’essence

et l’ossature des choses ; que rien

ne se décante,

vraiment.

Les ondes, elles me submergent ;

j’entends échapper à leur champ.

Au plus haut, sont les étoiles ;

et par delà, l’incoercible

résonance

[               ]

 

Les gratte-ciel, eux aussi, s’éternisent.

J’empreinte un ascenseur

qui ne monte ni descend :

force de l’immanence.

Les séquoias géants, eux aussi, grattent le ciel.

Épicéas, Douglas, Araucarias, Eucalyptus

tutoient les sommets

du vivant. Je grimpe

sur des branches

dont les feuilles se noircissent

d’encre

et de volume.

Eux aussi, nous grandissent :

livres,

étendus

sur nos vies –

naines blanches…

 

Daniel LEDUC

www.harmattan.fr/daniel-leduc

 

 

vendredi 01 août 2008 12:47


GESTES DU JOUR (2)

Blog de leducdaniel :Daniel Leduc, GESTES DU JOUR (2)

Le piéton de la ville déplace son regard dans la lenteur du jour.

Chaque pas est une seconde

dans un premier temps,

un mètre déployé

par une pensée en marche ;

chaque pas s’en va

vers la face qui nous crée.

Et je m’en vais tranquille

au plus près des façades,

derrière lesquelles se vautrent

de nouvelles ombres, furtives –

comme est furtif

le mot. Je marche

en une phrase

qui traverse

les saisons.

L’allure est un écho,

au timbre

imperceptible.

 

Les trottoirs, souvent, s’inscrivent comme des pages

dans un livre de grêle ou de printemps.

Des vendeurs à la sauvette s’y déploient

dans des cris de mouettes ou d’échassiers ;

on y trouve ainsi des montres et des miroirs,

du temps furtif, et de la fantaisie ;

le jour s’échappe à l’approche du gendarme ;

on y trouve des pensées, subitement gaillardes ;

des gestes incongrus qu’il faudrait disséquer ;

de la moelle

dans les mots des passants.

Les trottoirs, parfois, sont les toits où s’abritent

ceux qui n’ont plus de toit, plus de porte à franchir,

sinon celle qui les porte

vers les seuls courants d’air ;

trop souvent les trottoirs nous soufflent

l’arbi-

traire – la vie

qui passe,

dévêtue

livide,

épluchée --

jusqu’au sang.

 

Alors même que le trafic s’accroît,

que les artères se sclérosent, que les

carrefours tournent en rond : je débarque.

Des pigeons roucoulent

comme des vagues

sur mon regard breton. Il paraîtrait

que les places

ont toujours été prises ; que le vide

s’est occupé

des demandes sans réponses –

l’espace n’a d’infini que ses propres limites.

Parce qu’il faut traverser

au risque

de se faire aplatir,

je baisse les paupières

jusqu’à la nuit

tombée.

Un klaxon vrombit ;

il est temps…

d’espacer.

 

Le fleuve traverse la ville sous des clartés latentes ;

ses eaux miroitent l’obscur passé des pierres ;

et ce futur qui nous attend

dans l’embrasure du ciel.

Quelques nuages, lourds de souillures,

annoncent une pluie, âcre,

comme de l’acide.

Il y a des feux qui réchauffent,

d’autres qui consument.

Dans la bouche

une odeur de pétrole

brûle

mes mots.

Des lettres

se pétrifient.

Déjà.

 

Daniel LEDUC

www.harmattan.fr/daniel-leduc

 

lundi 28 juillet 2008 00:08


SECOUSSE

Blog de leducdaniel :Daniel Leduc, SECOUSSE

La secousse, c’est par la secousse que le corps s’ébranle, que dans l’inertie du petit matin, la pensée redevient pensante, après avoir été, une partie de la nuit, couverte d’ombre et d’étincelles.

Chaque jour renouvelle la secousse, à partir de laquelle peuvent advenir chutes ou bonds, écroulements ou culbutes.

Secousse, pour ne pas dire saccade, puisque l’élan vital requiert une impulsion, non un bégaiement.

Pour un réveil difficile, on attendra une bonne secousse (1) comme disaient les québécois. Et quelle sera cette secousse, le jour où l’on ne se réveillera pas ?

À cette seule pensée, me voilà tout retourné. Secoué. Comme de vieilles frusques !

La mort serait-elle donc

un éternel tremblotement ?

 

Daniel LEDUC

www.harmattan.fr/daniel-leduc

 

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(1) on attendra un bon moment.

 

vendredi 25 juillet 2008 21:26


LE MONDE

Blog de leducdaniel :Daniel Leduc, LE MONDE

Le monde appartient à ceux qui se lèvent dans leur tête. Le monde appartient au monde qui se lève dans sa tête. Le monde appartient au monde, à celui qui se lève au levant, qui se lève au couchant, qui se couche en se levant. Le monde appartient au monde.

Personne ne peut s’approprier le monde. Personne ne peut. Au nom du monde. S’approprier le monde.

La nature du monde est le monde lui-même. La nature est la nature elle-même. Inutile d’en faire tout un monde.

Le monde échappe au monde qui l’entoure. Il est, et il échappe au monde qui l’entoure. Comme il échappe à toute définition.

Rien ne peut échapper au monde. Tout échappe au monde, même ce qu’il retient.

Le monde appartient au monde, auquel, il appartient.

Daniel LEDUC

www.harmattan.fr/daniel-leduc

 

vendredi 25 juillet 2008 15:37


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